En guise de post-scriptum, j’ai voulu mettre en ligne un article rédigé par Benazir Bhutto, le 4 septembre dernier dans Le Monde, article traduit de l’anglais par Gilles Berton.
La défunte Premier ministre et chef de file de son parti à l’occasion des législatives pakistanaises y exposait sa vision du Pakistan et exprimait tout l’intérêt qu’il y avait pour son pays d’entrer véritablement dans un processus démocratique. En toute liberté de ton et de pensée.
C’est en tout cas, le message d’une femme libre et non intimidée.
Gilles
Pakistan, le moment de vérité, par Benazir Bhutto (traduit de l’anglais par Gilles Berton)
Benazir Bhutto. "Il y a dans l'histoire
des moments décisifs qui marquent une nouvelle orientation. La guerre de Sécession a représenté un de ces moments pour les Etats-Unis. L'Allemagne et l'Union européenne en ont connu un autre avec
la chute du mur de Berlin. Aujourd'hui, c'est le Pakistan qui est confronté à son moment de vérité. Les décisions qui sont prises aujourd'hui détermineront s'il est possible ou non d'endiguer
l'extrémisme et le terrorisme au Pakistan et d'éviter au pays de s'effondrer. Et ce n'est pas la stabilité du seul Pakistan qui est en jeu, mais celle de l'ensemble du monde civilisé.
Dans le Pakistan démocratique, les mouvements extrémistes ont toujours
été très minoritaires. Dans toutes les élections démocratiques organisées dans mon pays, les partis religieux extrémistes n'ont jamais rassemblé plus de 11 % des voix. Dans un contexte
démocratique, l'extrémisme a toujours été marginalisé par le peuple pakistanais. En revanche, à chaque période de dictature - notamment sous la dictature militaire du général Zia-ul-Haq dans les
années 1980, mais malheureusement aussi sous celle du général Musharraf depuis une dizaine d'années -, l'extrémisme religieux a pu prendre pied dans mon pays.
Que cela soit dû au fait que les dirigeants comme le général Zia ont
manipulé et exploité la religion pour servir leurs propres objectifs politiques, ou au fait que la dictature suscite par elle-même des sentiments de dépossession et de désespoir, il demeure que
l'extrémisme représente aujourd'hui une menace pour mon pays, pour la région et pour le monde. Ces extrémistes constituent la boîte de Pétri du terrorisme international. Cela n'a rien de fatal.
La tendance doit être inversée, et il est possible d'y parvenir.
Lors de mes deux mandats comme premier ministre, mon gouvernement a imposé l'autorité de la loi dans toutes les régions du Pakistan - aussi bien dans nos quatre provinces que dans les régions tribales administrées au niveau fédéral, y compris le Waziristan. Avec le soutien de la population de ces régions tribales, nous avons été en mesure de démanteler un cartel international de trafiquants de drogue qui opérait en toute impunité sous la dictature. Aujourd'hui, pourtant, les barons internationaux de la drogue ont laissé la place aux extrémistes religieux et aux terroristes. Les déclarant ingouvernables, l'actuel gouvernement a cédé de larges portions de notre pays aux forces qui soutiennent les talibans et Al-Qaida. Je pense que ces régions sont gouvernables et qu'un gouvernement démocratique démontrerait qu'il est plus à même d'y rétablir l'autorité de l'Etat.
Nous devons faire preuve de réalisme quant à l'histoire du Pakistan et de sa réalité politique. Dans un monde parfait, les militaires ne joueraient sans doute aucun rôle politique. Or le Pakistan est loin d'être parfait à cet égard. Les forces de sécurité pakistanaises agissent depuis des années comme une institution politique, qu'elles dirigent le pays en plaçant des généraux à sa tête, ou qu'elles le fassent indirectement en manipulant, voire en destituant des gouvernements démocratiques.
Je sais que certains ont été surpris d'apprendre que j'avais négocié une transition vers la démocratie et discuté de l'avenir du pays avec le général Musharraf. Le Pakistan est aujourd'hui confronté à une polarisation opposant démocratie et dictature, et la bataille pour emporter l'adhésion populaire se traduit dans la lutte entre modérés et extrémistes.
Benazir Bhutto et l'actuel président
pakistanais, Pervez Musharraf. Concernant la dictature, il ne peut y avoir aucun compromis. Le Parlement doit être l'instance suprême. J'ai dit au général Musharraf que le Parti du
peuple pakistanais soutient la Constitution du Pakistan, laquelle interdit que la présidence échoie à un militaire et exige que le président soit un civil désigné par le Parlement et les
assemblées provinciales du pays.
Edictée par les militaires, l'interdiction faite à un premier ministre élu deux fois de briguer un troisième mandat ne figure ni dans la Constitution pakistanaise ni dans celle d'aucune autre démocratie, et doit être abolie. L'immunité doit être garantie à tous les députés et responsables publics élus avant le coup d'Etat militaire de 1999 qui ont été inculpés pour des raisons politiques. Tous les partis et tous les dirigeants de parti doivent avoir le droit de participer librement aux élections. Un gouvernement provisoire neutre, respectueux de notre Constitution, doit être mis en place pour gérer le pays jusqu'aux élections, et une commission électorale neutre et indépendante, représentant l'ensemble des partis, doit être constituée.
Les registres électoraux ne doivent être l'objet d'aucune manipulation politique. Le scrutin doit être transparent, le comptage des voix exempt de toute intervention politique, et le processus électoral dans son ensemble surveillé par des observateurs internationaux en mesure de garantir son honnêteté et sa validité.
Pourtant, des élections libres et équitables ne suffiront pas à résoudre les problèmes du Pakistan. Nous devons mettre en place une gouvernance libre, équitable et efficace, ce qui suppose que toutes les forces responsables et modérées du pays se mobilisent afin de travailler dans la même direction et dans le même esprit.
Le général Musharraf continue de bénéficier du soutien de la communauté internationale et des forces armées pakistanaises. Ce soutien ne peut cependant pas se substituer à la volonté du peuple qui se trouve privé de pouvoir et désenchanté. La montée du chômage et de la pauvreté montre à l'évidence que sans démocratie les besoins de la population ne peuvent être satisfaits. Je suis convaincue que si l'on ne rend pas sa voix au peuple à travers des élections libres, les extrémistes continueront à exploiter le mécontentement à leur profit. Chaque mois, les madrasas politiques distribuent de l'argent, de la nourriture et des vêtements aux familles déshéritées. A moins que le gouvernement ne prenne des mesures pour combler ce vide, les extrémistes continueront à exploiter la situation et à étendre leur influence dans le pays.
J'estime qu'on ne peut transiger sur le plan de la modération, et que démocratie et modération marchent main dans la main. Comme beaucoup de Pakistanais, je suis peinée de voir que certaines régions du pays situées dans les zones tribales ont été cédées aux terroristes. Certains soutiennent que grâce à des cessez-le-feu et à des accords de paix, il est possible de ramener les terroristes dans le débat national et de les modérer. Or l'expérience pakistanaise prouve qu'il n'en est rien. Chaque cessez-le-feu, chaque accord de paix n'a fait qu'enhardir les activistes et les terroristes. Cela a été démontré de manière éclatante lors du siège de la mosquée Rouge d'Islamabad cet été.
Les militants retranchés dans cette madrasa politique se sont mutinés et ont tenté de faire prévaloir leurs propres lois sur les lois de mon pays et de ma Constitution. Ils ont kidnappé des femmes et des responsables de la police. Ils ont intimidé et fermé des boutiques distribuant des produits de loisirs. Leurs patrouilles de vigiles terrorisaient les femmes au volant des voitures dans la capitale. Six longs mois de négociations n'ont débouché sur aucun accord et une bataille sanglante a éclaté lorsque l'armée a voulu reprendre le contrôle de la mosquée. Il y eut plus d'une centaine de morts, parmi lesquels, hélas, plusieurs femmes.
L'épisode de la mosquée Rouge a montré qu'aucun
accord n'était possible avec les fanatiques religieux qui entendent diriger notre pays comme ils gèrent les madrasas politiques. Cela est inacceptable. Les militants extrémistes doivent
comprendre que la Constitution et les lois pakistanaises n'autorisent pas des milices privées à appliquer leurs propres lois en violation de la Constitution du pays. Tous les modérés doivent
s'unir pour contrer l'extrémisme. Une telle union doit découler de l'expression de la libre volonté du peuple dont les ancêtres créèrent l'Etat indépendant du Pakistan en 1947 au terme d'une
lutte politique menée au nom de la démocratie. Je pense que nous sommes capables de diriger un tel gouvernement et un tel mouvement national.
Le Pakistan se trouve à la croisée des chemins. Notre succès pourrait signaler au milliard de musulmans de par le monde que l'islam, qui accorde une grande importance à la concertation, est compatible avec la démocratie, la modernité et la modération. Je retournerai au Pakistan cet automne, consciente que des jours difficiles s'annoncent. Mais je fais confiance au peuple et place mon destin entre les mains de Dieu. Je n'ai pas peur. Oui, nous sommes à un tournant, mais je sais que le temps, la justice et les forces de l'histoire sont de notre côté".
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