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Vendredi 1 août 2008

C’est avec gentillesse et en toute amitié que Vincent Guerre, étudiant en Master d’Etudes Européennes à Sciences Po Grenoble et président de la section Grenoble-Isère des Jeunes Européens France a répondu à mes questions dans le cadre d’un entretien que j’ai réalisé il y a quelques jours ! Avec lui, retour sur l’actualité européenne – dominée par l’actuelle crise belge et le rejet du traité de Lisbonne par l’Irlande – mais aussi sur le mouvement auquel je suis adhérant (et membre du bureau local jusqu’à tout récemment), les Jeunes Européens dont il nous présente les principales missions passées et à venir.

Bonne lecture !

 

Gilles

 

Vincent Guerre, étudiant à Sciences Po Grenoble, actuel président de la section Grenoble-Isère des Jeunes Européens France. Actuellement, le royaume de Belgique traverse la crise, sans doute la plus grave de son histoire. Comment analyserais-tu ce qu’il se passe dans le plat pays et doit-on s’en inquiéter du côté des jeunes fédéralistes ?

La situation est loin d’être catastrophique en Belgique. Le pays n’est pas encore sérieusement menacé d’explosion. Je ne pense d’ailleurs pas que ce scénario adviendra. Ce type de crise est récurrent en Belgique, même si les tensions actuelles ont atteint une ampleur plus forte que dans le passé. Cette crise est avant tout politique : elle est alimentée par une fraction nationaliste flamande qui est loin d’être majoritaire. Le problème est que les partis modérés flamands – notamment le centre droit mené par Yves Leterme – doivent donner des gages aux nationalistes pour pouvoir gouverner. Yves Leterme ne s’est jamais dit favorable à la scission de la Wallonie et de la Flandre, il souhaite juste un renforcement des pouvoirs des régions dans le cadre d’un Etat qui resterait fédéral. Cela ne mettra pas en danger l’existence de la Belgique mais uniquement la santé économique et sociale de la Wallonie, qui perdra une partie de la redistribution fédérale dont elle bénéficie. C’est d’ailleurs un argument pour les partis politiques francophones que de faire planer la menace de l’explosion du pays. Tout cela s‘inscrit dans un rapport de force. En un mot, la crise politique persiste en Belgique depuis un an car aucun camp ne dispose de majorité parlementaire stable. La solution viendra je pense de législatives anticipées.

Ce qu’il y a toutefois d’inquiétant dans cette crise, c’est la banalisation du nationalisme flamand. Il ne s’agit pas d’un nationalisme agressif vis-à-vis de l’extérieur, mais plutôt d’une volonté d’harmoniser culturellement les territoires peuplés majoritairement de flamands. C’est par exemple le cas de plusieurs petites villes majoritairement flamandes enclavées entre Bruxelles et la Wallonie qui nient illégalement les droits linguistiques des francophones. Il faut toutefois noter que ces quelques cas restent exceptionnels et qu’ils ont été condamnés par la région flamande (qui est chargée du contrôle de la légalité des décisions de ses communes). Mais c’est le développement de ce type d’attitude et de mentalité qui est inquiétant et qui traduit une crise du vivre-ensemble dans un pays où cohabitent plusieurs cultures.

Un récent sondage, réalisé par Le Soir et La Voix du Nord fait état que près de la moitié des Wallons [les Belges francophones, Bruxellois excepté, ndlr)] seraient favorables à un rattachement avec la France en cas de scission avec la Flandre. Ce taux atteint les 60% si on interroge les Français. Comment analyser ces chiffres ? Doit-on prendre au sérieux une telle concertation ?

Ce sondage n’a aucun sens. La question du rattachement de la Wallonie à la France n’est pas d’actualité et il n’est pas certain qu’un tel scénario soit juridiquement possible. C’est ce genre de sondages inutiles et fallacieux qui alimentent la crise belge, en faisant croire que l’opinion publique souhaite majoritairement telle ou telle chose. Il y a là clairement un risque d’escalade, et c’est d’ailleurs de cette façon que les revendications autonomistes flamandes ont gagné en visibilité. Tout cela n’est que du bourrage de crâne.

Un tel sondage ne reflète-t-il pas un certain raidissement, voire une exaspération des francophones face aux revendications des Flamands ?

Tout à fait. Si ce sondage a un sens, c’est bien celui là : l’expression d’une exaspération.

Manifestation en Belgique en faveur de l'unité du pays (www.nouvelobs.com) Pour sortir de cette crise politique, la solution la plus probable et la plus raisonnable serait de passer du fédéralisme au confédéralisme, comme le souhaitent les Flamands et dont se méfient les Wallons car considérant qu’il s’agit là d’une étape supplémentaire vers la partition pure et simple du pays. Une telle configuration est-elle possible selon toi ?

Le confédéralisme n’a aucun sens dans la crise belge. Si la Belgique continue à exister, ça ne pourra être que sous la forme d’une fédération. Il ne faut pas croire que le modèle fédéral est le même dans tous les pays : certains sont très décentralisés, d’autres très peu. Il est ainsi probable que l’Etat fédéral belge transfèrera de nouvelles compétences aux régions, et c’est tout. Le confédéralisme est un système tout autre : plusieurs Etats souverains choisissent d’exercer des compétences en commun tout en conservant leur souveraineté à travers un droit de veto (la règle de l’unanimité). Il ne faut pas confondre la décentralisation accrue du fédéralisme et le confédéralisme, ce dernier supposant que la Flandre et la Wallonie soient déjà deux Etats souverains.

Tu avais écrit sur ton blog, au plus fort de la crise belge en novembre dernier qu’un probable éclatement de la Belgique « serait la fin de la construction européenne telle qu’elle a été souhaitée par les Pères fondateurs ». Penses-tu toujours cela aujourd’hui et quelles sont les possibles marges de manœuvres pour l’Union Européenne ?

Ce que révèle la crise belge, c’est une difficulté pour deux peuples culturellement différents de partager un même projet politique. L’Etat belge est en soi un projet politique, au sens premier du terme : c’est un cadre de régulation des conflits inhérents à toute société. Or, la difficulté actuelle de ce projet soulève des inquiétudes quant à la viabilité du projet politique européen. La construction européenne est, elle aussi, un projet politique dans la mesure où elle tend à unir des peuples à travers une législation supranationale. Si la Belgique venait à disparaître, ce dont je doute, ce serait certainement le signe que les particularismes et les régionalismes de toutes sortes auraient triomphé idéologiquement sur l’idéal d’une intégration supranationale. Cela marquerait l’échec historique d’un projet politique à l’échelle du continent européen. L’Union européenne serait vouée à rester à tout jamais un simple espace de libre-échange sans souveraineté.

Nicolas Sarkozy en compagnie du Premier ministre irlandais, Brian Cowen, le 21 juillet dernier à Dublin (www.20minutes.fr) Le 12 juin dernier, les Irlandais ont rejeté le traité de Lisbonne par référendum. Le 21 juillet dernier, le président de la République française, Nicolas Sarkozy, s’est rendu à Dublin pour « comprendre les raisons du non » tout en laissant entendre que l’Irlande devrait sans doute revoter le traité simplifié. Que penses-tu du déplacement du président en exercice du Conseil de l’Union ?

Nicolas Sarkozy était à mon avis dans son rôle de président du Conseil européen en faisant ce déplacement. Après, tout dépend de ce qu’on attend d’un tel président : rédiger l’ordre du jour des réunions du Conseil européen ou tenter d’apporter un rôle d’arbitre et de facilitateur pour régler les difficultés de l’Union européenne ? Je préfère que ce rôle soit politique, quitte à ce que son titulaire ne fasse pas l’unanimité.

On rapproche souvent les Non français et néerlandais lors du référendum sur la Constitution européenne en 2005 avec celui des Irlandais à propos du traité modificatif ? Y’a-t-il convergences à ton avis et pourquoi ?

Ces trois référendums ont en commun d’avoir vu le triomphe du « non » en raison de l’ignorance des citoyens sur l’Europe. L’idée dominante à chaque fois était que si on ne comprenait pas le contenu du traité mis au vote, mieux valait adopter le principe de précaution et éviter les possibles mauvaises surprises. Ensuite, les éléments précis critiqués n’ont pas été les mêmes lors de ces trois référendums : les Français ont par exemple eu peur de la concurrence libre et non faussée alors que les Irlandais ont craint de se voir imposer des décisions contraire à leurs intérêts en matière de commerce international. Mais derrière cela, c’est la peur de l’inconnu qui a triomphé.

Certains considèrent que la position irlandaise est bien peu tenable et justifiable et suggèrent même à l’Irlande de quitter l’Union. Qu’elle est la solution la plus appropriée selon toi ?

Les enjeux et les solutions sont simples et ont été exprimés clairement par le Conseil européen : la ratification du traité va se poursuivre et l’Irlande devra assumer son choix. Soit elle organisera un nouveau référendum pour ratifier le traité de Lisbonne (cela s’est déjà fait avec le traité de Nice), soit elle restera au traité de Nice. Cela supposerait quelques ajustements juridiques, mais ça devrait être réalisable. Le message des autres Etats membres à l’égard de l’Irlande est ainsi très limpide : ils respectent son choix et ils ne la forceront pas à ratifier le traité, mais elle ne les empêchera pas d’aller de l’avant sans elle.

José Manuel Barroso, président de la Commission européenne. José Luis Manuel Barroso, a récemment déclaré dans la presse néerlandaise son intention de se succéder à lui-même à la présidence de la Commission européenne en juin 2009, soit un an à l’avance. Pourquoi une telle annonce ? Craint-il d’avoir des concurrents sérieux ?

Il faut savoir que cette déclaration n’engage que M. Barroso. Pour faire un nouveau mandat à la tête de la Commission il devra remplir au moins deux conditions : il devra être désigné candidat officiel de son parti (le Parti Populaire Européen (PPE, droite)) et ce parti devra remporter les élections européennes de juin prochain. Ce sera aux électeurs de trancher, et espérons-le, pas aux Etats membres. Il est donc normal que M. Barroso commence sa campagne dès maintenant.

 

Quel regard portes-tu sur la Commission Barroso ? Nombre de fédéralistes lui reprochent notamment son euroromantisme timoré et son consensus bienveillant à l’égard du Conseil de l’Union par rapport à un Jacques Delors [ancien président de la Commission de 1985 à 1995] qui n’a pas hésité s’opposer parfois vivement aux intérêts des Etats représentés par leur gouvernements…

Je serai encore plus sévère : M. Barroso ne peut même pas être qualifié d’ « euroromantique » car, au moins, le romantisme fait rêver. La Commission Barroso a largement contribué à dépassionner la construction européenne. Elle s’est contentée de transformer en directives les décisions arrêtées par le Conseil européen, sans faire preuve de la moindre initiative. M. Barroso a dépolitisé la Commission : alors que cette institution a le potentiel pour être un véritable gouvernement politique de l’Union européenne, elle s’est cantonnée à un rôle administratif. Les « technocrates de Bruxelles » ne sont pas un mythe : la Commission est en effet composée d’administrateurs irresponsables. Il suffit de revenir trois ans dans le passé pour constater que M. Barroso n’a à aucun moment essayé de sauver la Constitution européenne. De plus, le soir même du référendum irlandais, il a tenu une conférence de presse durant laquelle il n’a cessé d’affirmer que la Commission n’était responsable de rien. On est effectivement très loin d’un Jacques Delors qui portait un véritable projet politique. La Commission actuelle est dépolitisée et dépassionnée ; elle est incapable d’expliquer ses décisions aux Européens autrement qu’en affirmant « c’est comme ça ».

Quelle serait, selon toi, la personne idéale pour briguer la tête de la Commission en 2009 ?

Je ne vais pas citer de nom car, dans l’idéal, ce sera aux citoyens de choisir au terme d’une campagne électorale véritablement européenne. Il serait toutefois souhaitable que le futur président de la Commission soit un politique et pas un chef d’administration. Il devra être élu sur un programme qu’il s’engagera à appliquer. Il en tirera une légitimité qui lui permettra, je l’espère, de s’imposer face au Conseil et aux Etats membres. Il est grand temps de transformer la Commission en gouvernement responsable rendant des comptes sur les politiques qu’il mène.

Pour finir, signalons que tu es le président de la section Grenoble-Isère des Jeunes Européens France et membre du Conseil d’administration des Jeunes Européens France. Peux-tu nous décrire en quelques mots, cette association, rappeler les actions que tu as menées cette année et nous parler de celles à venir ?

Les Jeunes Européens (JE) sont une association regroupant des jeunes de tous milieux attachés à l’idéal de la construction européenne et désireux de la faire avancer dans un sens politique et citoyen. Les JE s’efforcent ainsi de sensibiliser le grand public à la citoyenneté européenne et cherchent à diffuser un message pro-européen auprès des décideurs politiques. Cette association est pluraliste et trans-partisane ; elle rassemble des personnes de tous bords politiques autour de l’idée européenne. Les JE comptent 25 000 adhérents dans 40 pays d’Europe. Ils sont organisés en sections nationales (700 adhérents en France) et locales (30 adhérents en Isère).

L’année dernière, la section de l’Isère a surtout travaillé sur un projet éducatif. Il s’agissait de concevoir des supports, et notamment un jeu de rôle, pour aller parler d’Europe dans les établissements scolaires. A partir de septembre prochain, nous diversifierons nos activités : à côté des interventions en milieu scolaire, nous organiserons plusieurs débats citoyens sur l’actualité européenne (notamment sur celle de la présidence française de l’UE, des élections européennes et du traité de Lisbonne) et nous chercherons à intervenir régulièrement dans les médias locaux. Tous ces projets s’adresseront aux citoyens européens afin de leur faire comprendre qu’en votant aux élections européennes, ils peuvent contribuer à construire l’Europe qu’ils souhaitent.

Par Gilles - Publié dans : Je vous parle d'Europe
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